Mais dans quel monde vis-tu?

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« Je me moque de l’arrière boutique tant que la vitrine est belle ! s’emporte M., chef de produit marketing.
– Tu ne peux pas lancer ton offre juste avec un site internet, c’est du suicide ! lui répond J. du département informatique. Les développements du système back-office sont à peine démarrés, et on n’a pas la possibilité d’allouer plus de ressources sur le projet, tu sais bien !!
– Je comprends que tout est prêt de notre côté, qu’on a fait un travail énorme pour capter des prospects et positionner notre marque dans les medias, c’est le bon moment de sortir du bois, ON Y VA !!!
– Impossible, ça ne passera pas, il y a un trop gros risque opérationnel, je te préviens dès maintenant qu’on va mettre notre veto lors du prochain comité de décision.
– Tu ne comprends pas, ce sont des clients, la raison de vivre d’une entreprise. Parfois je me demande vraiment dans quel monde tu vis.
– C’est marrant, lui rétorque J., je me fais la même réflexion à ton sujet. ”

Selon Thévenot et Boltanski (voir référence ci-dessous), la scène précédente révèle que 2 collaborateurs travaillant sur le même projet appartiennent à 2 mondes de valeur différents.
Les auteurs ont élaboré une théorie des « économies de la grandeur », où ils proposent de distinguer 7 « mondes », dans lesquels chaque protagoniste, acteur ou interlocuteur évolue dans l’entreprise selon sa propre échelle de valeur, et bien généralement sans tenir compte de celle de l’autre. Ce qui engendre de facto des conflits puisque ce qui semble une valeur « grande » pour l’un est une valeur « petite » pour l’autre.

J. du département informatique trouve ses valeurs dans le monde « industriel » : il est sensible à l’efficacité et est persuadé que l’organisation, le système sont des sources premières de valeur.
D’un autre côté, M., le chef de produit marketing, est profondément enraciné dans un monde d’opinion. Ce qui compte pour lui, c’est l’effet qu’il produit sur le plus grand nombre, les procédures et normes sont d’une banalité affligeante pour lui.

5 autres « mondes » viennent compléter cette théorie :
– le monde de l’inspiration est le monde de la création, de l’imagination et du rêve.
– le monde civique dans lequel le bien commun fait sens.
– le monde domestique qui prone des valeurs de loyauté, de fidélité, de confiance.
– le monde marchand pour lequel la finalité recherchée est l’argent.
– enfin le monde projet qui fait l’apologie des valeurs de collaboration et de coopération

Intervenant dans le domaine des services depuis plusieurs années, les conditions d’activation des projets m’ont toujours intrigué. Des expertises et compétences rencontrées, il en est une qui me semble invariable à tout projet : c’est la compréhension des valeurs des acteurs, illustrée par la théorie des mondes. Qu’il s’agisse d’un projet commercial dans un grand groupe, ou de la création d’une startup, la recherche d’un compromis, fédérateur, sur les valeurs des protagonistes débloque des situations et efface les conflits.

Et vous, à quel monde appartenez-vous ?

Référence :
BOLTANSKI Luc, THEVENOT Laurent, De la justification, Les économies de la grandeur, Gallimard, 1991.